ALAIN DANIÉLOU : L’Inde et le labyrinthe de l’Univers
20 janvier 2015

« Bien qu’un million ne soit en aucune manière plus proche de l’infini que « un » ou « deux » ou « dix », il peut sembler l’être du point de vue limité de nos perceptions et nous avons peut être une image mentale plus exacte du divin quand nous envisageons un nombre immense de dieux différents que lorsque nous cherchons leur unité; car d’un certain point de vue, le nombre « un » est le nombre le plus éloigné de l’infini. »

Alain Daniélou, Le polythéisme hindou

La découverte d’Alain Daniélou que la Fondation Boghossian organise le mardi 20 janvier 2015 à la Villa Empain se veut bien plus qu’un hommage à l’un des savants les plus singuliers et universalistes du XXe siècle : elle ambitionne, dans le temps d’une soirée, de cheminer avec quatre invités parmi les multiples visages de la civilisation indienne et de l’oeuvre d’Alain Daniélou.

Lors de cette soirée, le dialogue des intervenants avec le public sera un moment privilégié et convivial, une conversation vivante entre cette oeuvre admirable et les mondes de l’Inde.

Programme de la soirée

19 heures : Accueil des invités et du public par Diane Hennebert, Chargée de la Direction générale de la Fondation Boghossian.

19h30 : Sagesse et Passion ; 32 années passées auprès d’Alain Daniélou, par Jacques Cloarec.

20 heures : « Shiva et Dionysos » ou la Philosophia Perennis d’Alain Daniélou, par Roger-Philippe Della Noce-Bertozzi.

20h30 : Alain Daniélou : une approche singulière de l’Hindouisme, par Adrian Navigante.

21 heures : Alain Daniélou ou le paradoxe incarné; quelques aspects méconnus de l’homme et de l’œuvre, par Christopher Gérard.

21h30 : Dialogue avec le public.

22 heures : Cocktail dînatoire.

Informations pratiques

Cette soirée, organisée le 20 janvier 2015 à la Villa Empain, est le fruit d’une collaboration entre la Fondation Boghossian et FIND.

FONDATION BOGHOSSIAN – VILLA EMPAIN
Centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident
Avenue Franklin Roosevelt 67
1050 Bruxelles

Réservations souhaitées par mail avant le 15 janvier 2015 :
info@boghossianfoundation.be
ou par téléphone : +32 (0)2 648 09 43
Site Web: www.fondationboghossian.com

Prix des entrées : 10 € / 5 € (membres du Cercle des Amis de la Villa Empain et étudiants)

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Présentation des orateurs

Jacques Cloarec a été dès son plus jeune âge concerné par le renouveau de la culture bretonne. D’abord enseignant, sa vie change en 1962 lorsqu’il rencontre Alain Daniélou et le suit à Berlin où ce dernier vient de créer un institut de musique qui deviendra un élément essentiel de la reconnaissance par l’Occident des grandes traditions musicales savantes asiatiques. En 1980, lorsque Daniélou se retire près de Rome, Jacques Cloarec deviendra son assistant. A la mort d’Alain Daniélou survenue en 1994, il prendra la direction du centre de création devenu Fondation Inde-Europe pour de Nouveaux Dialogues (FIND), dont l’objectif est de poursuivre le travail d’Alain Daniélou dans la connaissance et l’acceptation des différences culturelles selon le leitmotiv : ne pas juger, comprendre !

Roger-Philippe Della Noce-Bertozzi; Normalien, est philosophe et écrivain. Il a participé à la création de l’Université Européenne de la Recherche et il se dédie depuis 1995 aux relations entre l’Europe et les pays arabes, notamment ceux du Golfe arabo-persique. Expert régulièrement consulté par les Institutions Européennes et Conseiller pour divers Gouvernements du Golfe; il a été Représentant Permanent de l’Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe et est membre des Conseils de l’Association des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO) et de l’Institut Européen d’Études sur la Méditerranée (MEDEA). Parallèlement à cette carrière qui vise toujours au renforcement des relations euro-arabes et au développement du dialogue entre les cultures; il se consacre à la philosophie, à l’écriture et à l’art. Il collabore régulièrement aux activités de la Fondation Boghossian.

Christopher Gérard est diplômé en philologie classique (ULB), écrivain et critique littéraire. Son récit Aux Armes de Bruxelles a été couronné par l’Académie royale et son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire a reçu le Prix Indications. La figure d’Alain Daniélou l’accompagne depuis plus de vingt ans. Il en dresse un portrait saisissant dans son ouvrage La source pérenne. Il collabore régulièrement aux travaux et recherches de la FIND.

Adrian Navigante a étudié la philologie classique, la philosophie et l’indologie à Buenos Aires, Oxford et Fribourg. De 2008 à 2014, il a enseigné la philosophie et plus spécialement la philosophie des religions et la philosophie comparée (Europe et Inde) dans plusieurs universités d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse. Depuis 2014 il est directeur de recherche et du dialogue interculturel à la FIND. Parallèlement à son parcours académique, il a suivi une formation de yoga en Argentine, en Angleterre et en Inde, il a publié cinq volumes de poésie en espagnol et en allemand et il s’est consacré à la pensée d’Alain Daniélou : il prépare actuellement un essai qui analyse l’œuvre du grand indianiste sous l’angle de l’esthétique dans « l’esprit de l’Inde ».

Alain Daniélou

Le grand indianiste, philosophe et musicologue Alain Daniélou appartient à deux antiques lignées de savants, à deux vénérables confréries d’humanistes : celle des grands passeurs de civilisations et celle des sages adeptes de la philosophia perennis. Elles ne cessent d’interroger et de transmettre un fonds immémorial de sagesse universelle commun à tous les âges de l’aventure humaine et à toutes les cultures, des plus reculées ou recluses aux plus rayonnantes et cosmopolites.

Un destin extraordinaire, voulu peut-être par des dieux connus et inconnus, porte un jeune intellectuel français, dont le frère allait devenir un cardinal de grande influence sur la doctrine de l’Eglise catholique, à prendre dès les années 1930 le chemin vers l’Inde païenne, multiforme et inépuisable, vers un monde foisonnant et fascinant dont les temples et les rites innombrables ne suffisent pourtant pas à révéler et à abriter complètement une cosmogonie protéiforme et mouvante ainsi qu’un panthéon débordant de dizaines de milliers de divinités…

Or, c’est dans le vaste organisme de ce labyrinthe indien, plus ample que les représentations de l’univers, plus secret que les rites initiatiques, plus complexe que les systèmes de pensée, qu’Alain Daniélou suit une vie d’illumination spirituelle, « d’érotisme divinisé », d’études savantes, de restitutions musicales et de cheminement philosophique vers ce qu’il appelle « la sagesse primordiale protohistorique ». Cette « sagesse éternelle » est pour ainsi dire sa quête ultime, au point qu’il se passionne dans ses dernières années d’études pour les humanistes et les académies florentines et romaines de la Renaissance paganisante qui voulaient non seulement concilier les traditions philosophiques et spirituelles de l’Orient et de l’Occident, mais encore, dans ce mouvement, remonter vers cette « source pérenne » de la sagesse universelle qui confère à l’homme sa dignité prééminente au sein de la Création.

Il en émane une œuvre parmi les plus admirables qui soient pour nous permettre non seulement d’entrer sans nous y perdre dans « la » civilisation de l’Inde, mais aussi d’y parcourir un chemin d’extase et d’humanité au long duquel le labyrinthe du destin s’ouvre comme une fleur de lotus sur la lumière ineffable de l’âme et le clair horizon du « présent éternel » :

« De toute façon, les mondes célestes, même si leur durée est immense par rapport à la vie terrestre, sont mortels. Les cieux et les dieux cesseront d’exister quand l’univers sera résorbé, quand la matière, le temps et l’espace seront annulés. La notion de la durée du temps n’est que relative, déterminée par nos rythmes vitaux. Elle cesse avec la vie, et le temps n’a plus alors de mesure. Il se fond dans une éternité intemporelle dans laquelle parler de survie n’a pas de sens. Lorsque le temps n’a plus de mesure, il n’y a plus de différence entre la durée d’une vie et celle d’un univers. C’est durant cette vie même que nous devons réaliser notre éternité. »

Alain Daniélou, Survie et réincarnation

Cette « éternité » à la fois immémoriale et actuelle, c’est dans le Shivaïsme que Daniélou en puise le principe; et, s’il abreuve à cette source une existence où jamais, selon lui, il ne sent qu’il a « une âme et un corps séparés », c’est que la religion shivaïte qui, six mille ans avant Spinoza, attestait le « Deus sive natura », la co-divinité du transcendant et de l’immanent, a été un terreau pour de grandes cosmogonies, pour des mythes et des cultes dans l’immense espace indo-européen :

« L’étude de la pensée philosophique et religieuse de l’Hindouisme ou de l’Hellénisme aryanisé n’est qu’un premier stade qui nous permet à travers des formes acculturisées d’atteindre la source originelle et véritable de toutes nos conceptions religieuses et mystiques qui est le Shivaïsme dionysiaque, et sa philosophie qui envisage l’homme total dans ses rapports avec l’être total et qui, par les techniques du yoga, par l’intermédiaire des arts, de la danse et de l’extase, permet d’atteindre à ces formes de connaissance qui dépassent les possibilités d’un rationalisme et d’une logique basés sur l’expérience illusoire des sens, et de parvenir à une intuition de la nature profonde du monde et du divin dans des domaines où la pensée, la matière et la perception apparaissent pour ce qu’elles sont : des formes énergétiques, inséparables les unes des autres. »

Alain Daniélou, Mythes et Dieux de l’Inde (avant-propos)

Alain Daniélou intitula le livre déployant sa biographie intellectuelle: « Le chemin du labyrinthe », du nom qu’il donna au domaine où il vécut près de Rome, à Zagarolo. Là, avec son instrument de musique préféré, la Vina indienne aux vibrations cosmiques, parmi ses livres, des sculptures dansantes et des paysages propices aux sanctuaires, comme l’Autel romain de Palestrina ou le Serapeum de la Villa Hadriana, il s’adonna tout entier à son anthropologie sensuelle et sacrée : le ciel est notre âme, notre corps est son temple; l’embrassement du tout est la joie de l’esprit; l’harmonie de l’univers se manifeste dans l’ordre des choses…

Roger-Philippe Della Noce-Bertozzi

Repères biographiques

Alain Daniélou est né à Neuilly-sur-Seine le 4 Octobre 1907. Sa mère, Madeleine Clamorgan, descendante d’une vieille famille de la noblesse normande et fervente catholique, fonde un ordre religieux et l’institution d’enseignement de Sainte-Marie; son père, homme politique breton et anticlérical, ami d’Aristide Briand, est plusieurs fois ministre. Son frère, entré dans les ordres, est nommé cardinal par Paul VI.

Alain Daniélou passe la plus grande partie de son enfance à la campagne et y découvre la musique et la peinture. Il part ensuite aux Etats Unis et y joue du piano dans les cinémas de films muets. Revenu en France, il étudie le chant avec Charles Panzéra dont Roland Barthes vantera la perfection du style et la maîtrise; la danse classique avec Nicolas Legat (le maître de Nijinski) et la composition avec Max d’Olonne.

Très sportif, Alain Daniélou devient champion de canoë, fait en 1932 un voyage d’exploration dans le Pamir afghan et participe en 1934 un raid automobile Paris-Calcutta. De 1927 à 1932, pris par l’effervescence artistique de l’époque, il rencontre notamment Jean Cocteau, Jean Marais, Diaguilev, Stravinsky, Max Jacob, Henri Sauguet, Nicolas Nabokov et Maurice Sachs.

Avec le photographe suisse Raymond Burnier, il part pour l’Orient, voyage en Afrique du Nord, dans le Moyen-Orient, en Inde, en Indonésie, en Chine et au Japon. Il choisit de s’établir en Inde, d’abord auprès de Rabindranath Tagore, qui le charge de missions auprès de ses amis (Paul Valéry, Romain Rolland, André Gide, Paul Morand, Benedetto Croce) et le nomme directeur de son école de musique à Shantiniketan. Il se retire ensuite à Bénarès, au bord du Gange.

C’est à Bénarès qu’il découvre la culture traditionnelle de l’Inde à laquelle il s’initie peu à peu. Il y restera quinze ans et étudie la musique classique indienne auprès des plus grands maîtres. Il étudie également le Hindi, le Sanskrit et la philosophie auprès des représentants les plus autorisés de la tradition. Ceux-ci l’introduisent auprès d’un célèbre Sannyasi, Swami Karpâtrî, dont il traduit certains écrits et qui le fait initier aux rites de l’Hindouisme shivaïte.

Connu sous le nom de Shiva Sharan (le protégé de Shiva), il est nommé professeur à l’Université hindoue de Bénarès et directeur du collège de musique indienne en 1949.

Très intéressé par le symbolisme de l’architecture et de la sculpture hindoues, il fait de longs séjours avec Raymond Burnier à Khajuraho, Bhuvaneshvar, Konarak, mais aussi dans de nombreux sites moins connus de l’Inde centrale et du Rajputana. Il conservera de ces voyages une documentation iconographique de plus de 10000 clichés photographiques.
En 1954, il quitte Bénarès pour prendre la direction de la Bibliothèque de manuscrits et des éditions sanskrites d’Adyar, à Madras. Il est nommé en 1956 membre de l’Institut français d’Indologie de Pondichéry, puis de l’Ecole française d’Extrême-Orient, dont il était déjà membre d’honneur depuis 1943.

Proche de la famille Nehru et en particulier de la sœur de Nehru, toute sa sympathie va vers les mouvements indépendantistes indiens. Après l’indépendance de l’Inde, le nouveau gouvernement lui suggère de rentrer en Occident pour y présenter le vrai visage de l’hindouisme.

En Europe, il crée en 1963 l’Institut International d’Etudes Comparatives de la Musique à Berlin et à Venise. En organisant des concerts pour les grands musiciens de l’Asie et en publiant des collections de disques de musiques traditionnelles sous l’égide de l’Unesco, il contribue ainsi activement à la redécouverte de la musique asiatique en Occident.

Alain Daniélou publie également des ouvrages fondamentaux sur la religion (Le Polythéisme Hindou), la philosophie (Les Quatre Sens de la Vie), la musique (Musique de l’Inde du Nord, Sémantique Musicale), la sculpture et l’architecture (Visages de l’Inde Médiévale, Le Temple Hindou, La Sculpture Erotique Hindoue, L’Erotisme Divinisé). On lui doit aussi des contes (Le Bétail des Dieux, Les Contes gangétiques), une histoire de l’Inde et un livre sur le yoga.

Cette double culture, qui n’est pas une culture de synthèse, mais bien une intelligence duelle, lui permet d’avoir une vision singulière « de l’extérieur » du monde occidental. Dans deux ouvrages, Shiva et Dionysos et La Fantaisie des Dieux et l’Aventure Humaine, il analyse les problèmes d’un Occident ayant perdu sa propre tradition, éloignant ainsi l’homme de la nature et du divin. Il insiste sur le fait que les rites et les croyances du monde occidental ancien sont très proches du Shivaïsme et compréhensibles grâce aux textes et aux rites préservés en Inde.

Il publie aussi un ouvrage sur le symbolisme des cultes du Phallus, la traduction de dix-huit poèmes de Rabindranath Tagore et de trois textes philosophiques de Swami Karpâtri. En 1992 sort sa traduction intégrale du Kâma Sûtra, ouvrage de plus de 600 pages qui reçoit un accueil très favorable de la critique et du public.

Parmi les très nombreuses reconnaissances de son travail, Alain Daniélou a reçu en France les titres d’Officier de la Légion d’Honneur, d’Officier de l’Ordre national du Mérite et de Commandeur des Arts et des Lettres. En 1981, il a également reçu le Prix Unesco/CIM de la musique, et en 1991, le Prix Cervo pour la Musique nouvelle. Il est le premier occidental nommé membre de l’Académie nationale de Musique et de Danse de l’Inde.

Ses livres sont édités dans de nombreux pays et langues (anglais, français, allemand, néerlandais, italien, espagnol, portugais, roumain, estonien, bulgare, tamil et japonais).

Alain Daniélou est décédé en Suisse le 27 Janvier 1994.